vendredi 14 août 2009

Trop de télévision pour les enfants ? Les malades de la dénonciation


Depuis des années, c'est de l'ordre des maronniers, revient dans la presse française la dénonciation de "l'abus de télévision". Comme d'habitude, on se réfère à une étude "médicale" pour légitimer et fonder en science cette dénonciation. La TV, on le sait, est coupable de tous les maux des enfants et adolescents : échec scolaire, pauvreté langagière, violence, sexisme ; agent pathogène, elle affecte le sommeil, le poids... Voici l'hypertension.

Quels sont les faits ?
La recherche mobilisée pour la dénonciation est publiée dans la revue Archives of Pediactrics & Adolescent Medicine (vol. 163, N°8, August 2009, pp. 724-770). L'objet de la recherche, tel que l'énonce le titre, est l'association entre sédentarité et tension artérielle ("Associations Between Sedentary Behavior and Blood Pressure in Young Children").
  • L'observation porte sur un échantillon de 111 enfants de 3 à 8 ans (54 filles, 57 garçons) ; elle dure 7 jours et porte sur trois variables :
  1. La tension artérielle des 111 enfants (systolic and diastolic BP)
  2. La sédentarité : elle est évaluée à l'aide d'un accéleromètre porté par les enfants à la hanche droite
  3. La durée de consommation d'écrans (screen time, soit TV, vidéo, jeu vidéo et ordinateur, mais pas le téléphone portable) : cette durée est déclarée, pour chacune de ses composantes, par les parents des enfants ("obtained via parent report"). 
    Notons l'écart de statut méthodologique entre les variables : les deux premières sont mesurées par les chercheurs eux-mêmes, à l'aide d'appareils assurant leur objectivité (en admettant que la participation à l'expérience ne perturbe les comportements observés et ne biaise pas les résultats) : en revanche, la troisième variable, la consommation de média avec écran est relatée par les parents dont l'objectivité est bien connue, tout comme la fiabilité des évaluations de la durée (ce que reconnaissent les chercheurs et que soulignent toutes les études rigoureuses du budget-temps).
    • Vient enfin le test statistique qui contrôle l'association entre tension artérielle et consommation de télévision (R²). Pour le tertile des moindres consommateurs de TV, l'association est statistiquement significative ([R²=0,32 ; P=0,001] pour la tension systolique, [R²= 0,23, P=0,002] pour la tension diastolique), sans toutefois que l'on puisse isoler les effets de comportements parasites tels que la consommation alimentaire durant la télévision. Si un enfant grignote des chips en regardant la télévision, c'est donc la télévision qui est en cause ! 
    •  Le seul point faible de la démonstration, mais c'est le plus important, est l'évaluation de la durée de consommation d'écrans qui constitue l'un des indicateurs de sédentarité. Durée quotodienne totale TV mesurée : 63 mn pour les filles, 84 pour les garçons (cette durée TV inclut DVD et vidéocassettes). 
    • La chaîne démonstrative vaut ce que vaut son maillon le plus faible (la mesure de la consommation de télévision) : elle est faible, voire trompeuse, si l'on vulgarise les résultats.
    • Ce travail comporte de nombreuses limites, la plupart sont mentionnées par les chercheurs eux-mêmes : pas de consensus sur un standard de sédentarité mesurée avec un accéléromètre, difficile appréciation de la durée consacrée à la TV, délicate définition de cette durée dans les domiciles où la télévision est toujours allumée, ignorance de certaines facteurs... Ce travail appelle une lecture circonspecte, entrant dans les détails, lecture incompatible avec le journalisme grand public (cf. l'appréciation des résultats des tests statistiques, par exemple). Vulgariser un tel travail est impossible, même pour un journaliste de talent qui aurait tout son temps et pourrait "éviter soigneusement la précipitation et la prévention".
    Pourtant, la conclusion ("inquiétante", souligne un magazine de TV rapportant l'article du quotidien racontant la recherche américaine) tombe sans hésitation, sensationnelle : la télévision provoque l'hypertension. Raccourci saisissant. Les chercheurs, prudents et circonspects s'en tiennent à l'association (corrélation) et n'évoquent pas de causalité.

    Dommage que l'on ne s'interroge pas sur les causes plus profondes de la sédentarité dans cette communauté rurale du Midwest américain où vivent ces enfants. Qu'y a-t-il d'autre à faire, quels sont les loisirs alternatifs dans cette commune pour de jeunes enfants (l'école s'achève en début d'après-midi, il n'y a pas d'école maternelle) ?
    Dommage que l'on n'évoque pas les milieux socio-économiques des familles, leur équipement culturel, le temps disponible des parents, leur propre consommation de télévision. Ce serait mettre en cause des politiques scolaires, familiales... suggérer des arbitrages budgétaires douloureux... Heureusement, il y a la télé, coupable idéal, formidable bouc-émissaire que  la presse aime dénoncer !

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