lundi 24 août 2015

Media for equity (M4E): la publicité comme monnaie courante pour les startups


Des médias qui sont aussi des diffuseurs d'information commerciale (publicité) échangent des campagnes publicitaires contre une participation au capital de l'entreprise annonceur (media for equity, M4E), généralement une start-up.
Les termes de l'échange ? La start-up compte sur la publicité pour développer sa notoriété (branding), augmenter sa clientèle, son chiffre d'affaires, sa marge brute, afin de convaincre de nouveaux investisseurs. C'est un élément complémentaire du plan d'affaires. De son côté, le média peut ainsi exploiter ses espaces publicitaires invendus et aussi suivre, et apprendre, en actes, les transformations du marché publicitaire numérique (veille engagée, etc.). Amorçage d'une diversification numérique.

Le modèle de media for equity a été développé d'abord par Times of India (Bennett, Coleman and Co. Ltd) suivi par d'autres médias indiens, puis repris par des médias européens. L'opération la plus connue en Europe est celle lancée en Allemagne, dès 2009 par Zalando (ventes de chaussures et de vêtements en ligne) avec les groupes ProSiebenSat.1 Media, RTL (TV). Expériences avec le e-commerce surtout. D'autres expériences ont eu lieu à la même époque avec le groupe Ströer (affichage). Récemment, ProSiebenSat.1 et Springer (presse, Bild Zeitung) ont pris une participation dans la startup de billeterie (Ticketbörse) MyTicket (20% chacun).
En France, TF1 a pris une participation dans Sejourning (location entre particuliers avec assurance), M6 avec le site Famihero (aide à la personne)... TF1 a passé un accord avec ProSiebenSat.1 Media, qui dispose d'une filiale spécialisée (SevenVentures). Le groupe Les Echos et le cabinet Roland Berger s'associent pour favoriser  le développement de start-up (juin 2016, conseil et publicité contre parts de capital). En juillet 2016, à l'occasion d'une levée de fonds, TF1 prend avec Mediaset une participation dans Corner Job (appli d'emploi), ceci dans le cadre européen de Media Alliance.

Des sociétés intermédiaires se sont développées pour faciliter la mise en place de telles transactions, qui s'inspirent par de nombreux aspects de l'incubation dont elles peuvent constituer une étape.
  • en France
    • 5M Ventures a ainsi déjà contribué à plusieurs sociétés avec des groupes média : albert-learning.com (avec 20 minutes), sefaireaider.com (avec TF1 et Clear Channel France), easycartouche.fr (avec NextRadioTV), E-Loue, Job around me, Youboox.
    • le groupe La Dépêche du Midi entre au capital de SchoolMouv (soutien scolaire)
    • RTL investit dans la startup ILockYou qui devient AlloVoisin (entr'aide entre voisins) suite à sa levée de fonds. 
  • en Allemagne
    • GermanMediaPool a pour partenaire RTL2 (TV), Wall / JCDecaux (affichage), Regiocast (radio). 
    • Le groupe Axel Springer projette d'acquérir des startups dans le cadre d'un montage avec la Deutsche Bank et Axzl Springer Plug and Play (JV de Springer installée à SunnyVale en Californie). Le principe serait d'échanger l'incubation dans Plug and Play (coaching + locaux + 25 000 €) contre 5% du capital des startup dans le secteur de la banque et de l'assurance. Axel Springer a déjà investi dans 86 sociétés. Septembre 2016.
  • aux Etats-Unis, BuiltByLocal
  • en Autriche, Media4Equity
La capacité de générer des contacts publicitaires s'apparente à un équivalent général (marchandise monnaie), pour devenir monnaie d'échange. C'est déjà ce que l'on observe dans le cas de la barter syndication américaine où une émission est échangée, partiellement ou totalement, contre du temps de publicité de la station locale dans l'émission qui la diffusera. Pour la station, la barter syndication assure une partie du financement de la grille sans prendre de risques, sans tendre la trésorerie.
Le troc sur le modèle media for equity semble s'étendre sous la forme généralisée de shares-for-service tel que, par exemple, le propose Red Antler (New York) qui se déclare branding company : "We build brands for startups that are changing how the world works".

Sources :
Lisa Weihäupl, Horizont, So funktionniert Media For Equity, 02/10/2013
Für-Gründer.de, Media for Equity: Fernseh-, Radio und Printwerbung für Start-ups
Ken Doctor, "What are they thinking? Gazette tries ‘media for equity’ with start-ups", Politico Media, July 7, 2015
Sanat Vallikappen, "We have made our mistakes in ad-for-equity transactions", Live Mint, Feb. 24, 2009
Alexander Hüsing, "RTL macht sich endlich gezielt an Start-ups ran", Deutsche Startups, 29. November 2013
Telis Demos, Liz Hoffman,"Service Providers See Gold in Shares of Startups", The Wall Street Journal, August 31, 2015.
Deutsche Bank, "Deutsche Bank and Axel Springer Plug and Play join forces to invest in technology start-ups", Septembrer 19, 2016.
  • Sur la marchandise devenant monnaie (Geldware) : Karl Marx, Le capital, Livre 1 : "La marchandise spécifique avec la forme naturelle de laquelle la forme équivalent s'identifie socialement devient marchandise monnaie ou fonctionne comme monnaie". 


dimanche 16 août 2015

Le Crieur, revue critique


Une nouvelle revue, c'est toujours une très bonne nouvelle pour la vie intellectuelle et les libertés. Réjouissons-nous. Celle-ci est belle et revigorante. Le titre est bien choisi : le crieur est un mécontent qui manifeste, c'est aussi quelqu'un qui publie, mène les enchères (bourse, criée), annonce les nouvelles et vend les journaux dans les rues... (voir le travail de Nicolas Offenstadt, "un crieur dans la ville au Moyen-Âge"). Penser aussi à Arthur Rimbaud et "Les poètes de sept ans" :

"Il n'aimait pas Dieu, mais les hommes, qu'au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg,
0ù les crieurs, en trois roulements de tambours,
Font autour des édits rire et gronder les foules."

Publiée par Mediapart et les Editions La Découverte. 162 pages. Sans publicité : les lecteurs paient, gage d'indépendance souhaitable pour une revue critique.
Premier numéro, juin 2015. 15 €.
La Revue du crieur est publiée trois fois par an, 39 € l'abonnement.

Le positionnement de la revue semble encore hésiter ; le ton évoque parfois la sociologie de la culture à la manière d'Actes de la recherche en sciences sociales (Pierre Bourdieu), parfois Esprit ou Les Temps Modernes, voire même Le Canard Enchaîné (faire "rire et gronder les foules", ce serait bien aussi !). Laissons Le Crieur chercher sa voix.
Les articles gagneraient souvent à recourir à des illustrations graphiques ou photo-graphiques pour expliquer les raisonnements. Ainsi, quand, par exemple, Ludivine Bantigny et Julien-Théry Astruc évoquent "la puissance des réseaux" de Marcel Gauchet, une représentation graphique de ces réseaux aiderait les lecteurs à en percevoir la puissance, la multi-positionalité, l'organisation et la logique. Même suggestion à propos de l'art, des musées et des industriels du luxe, ou encore, des relations de Google avec la presse.

Le contenu de la revue est alléchant pour qui s'intéresse aux médias : un article sur Google et la presse (Dan Israel) aborde un sujet délicat puisque Google contribue au financement de certains titres de la presse française. Article fouillé, à lire pour comprendre les médias français et leur développement numérique.
Un sujet sur YouTube, facteur de conformisme, et le marché télévisuel, et donc sur Google encore, décidément, par Olivier Alexandre : "L'imaginaire sous contrôle : voyage dans les images formatées et monétisées des Youtubers".
Pour les spécialistes des médias, signalons encore l'article de Marc Saint-Upery sur la pop coréenne et sa déferlante internationale. Phénomène à suivre et approfondir.

Que se passe-t-il en Chine ? Les médias devraient se poser la question tous les matins. Un article de Thomas Brisson examine les traces du retour de Confucius (孔子) dans la "pensée chinoise", suite au succès en 2007 d'une émission de télévision de CCTV et d'un livre de Yu Dan (于丹). Articulation intéressante de deux médias pour provoquer un événement.
Mais Confucius, dénoncé par les dirigeants du moment, avait-il vraiment disparu pendant la période dite maoïste ? N'y a-t-il pas beaucoup de confucianisme dans les raisonnements et les formulations de Mao ? Décrit aujourd'hui comme un "VRP de la Chine capitaliste", Confucius a été dénoncé comme un penseur réactionnaire, notamment à propos du statut social accordé aux femmes et au respect indiscuté dû aux anciennes générations. Certains aspects de sa morale toutefois, sous la forme de la "règle d'or", ne semblent pas éloignés de la morale kantienne. L'auteur pointe les signes visibles d'un renouveau confucéen : création d'un lieu de mémoire à Qufu, lieu de naissance de Confucius (曲阜), érections de statues, enseignement. Quelle signification donner à cette apparente reconfucianisation de la Chine ? Qu'en diraient nos sinologues, Anne Cheng, François Jullien, Jean-François Billeter ? N.B. Professeur de média à l'université de Beijing et vulgarisatrice à succès, Yu Dan publie en français, chez Belfond, des livres sur les philosophes chinois : "Le bonheur selon Confucius. Petit manuel de sagesse universelle", "Le bonheur selon Tchouang-Tseu"...

Marion Rousset consacre un travail stimulant au marché de l'art sous pression de l'industrie florissante du luxe : "Ce que l'argent fait à l'art. L'art contemporain dévoré par l'industrie du luxe" ; quelle collaboration des institutions publiques. L'art est-il un luxe ? Comment va, à quoi sert "l'amour de l'art" ?
Retenons aussi les études de quelques spécialités intellectuelles nationales (Marcel Gauchet, Michel Onfray), études qui rompent avec les célébrations à la mode. Nouveaux "chiens de garde" ? Mentionnons encore un article sur "Le pseudo complot Iluminati" (Yves Pagès), un article documenté et iconoclaste d'Eric Chamaillou sur la NSA et le renseignement...

Dans l'ensemble, du beau travail. Beaucoup d'opinions qui contestent les opinions les plus courantes. Salutaire. Mais on attend plus que des opinions. A propos, comment sont choisis les auteurs, à quel(s) réseau(x) appartiennent-ils ? La revue manque d'humour ; pourtant les sujets et les personnages évoqués s'y prêteraient, le ridicule leur irait bien. Peut-on marier pamphlet et démonstration ? Sans doute, certains articles, certains auteurs, certains engagements déplairont. C'est bon signe, la presse n'a pas pour mission de plaire.

samedi 8 août 2015

Friends and followers for sale: the famous French duck is buying fame


"Les tromperies de l'e-renommée sont bien mal embouchées" says the title in Le Canard enchainé  Wednesday, August 5, 2015) about "The duperie of e-reputations", a play on the refrain of a Georges Brassens song. "Trumpets of fame, you're talking dirty" ("Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées"). Le Canard enchainé is a well-known satirical weekly newspaper ("canard" - duck - is French slang for newspaper). 1,20 € per issue, carries no advertising.

The song by Georges Brassens, French poet and singer, made fun of the people press (cf. video, infra, 1961). Newspapers and magazines were publishing articles at that time about Brassens' health and he was complaining: "trompettes de la renommée vous êtes bien mal embouchées". Already a question of privacy.
The article is about fake Facebook fans or Twitter followers. To make its point, the Duck (Le Canard) opened a Twitter account and bought followers (150 for 10 € / $). In less than two hours, the Duck boasted 527 followers... and the deed was done.
The journalist, Sorj Chalandon, then reminds us of the number of followers and fans that the former and the actual French president have (850,000 and more than a million respectively)...

Non viewable ads for sale, fake fans and followers, views resulting from bots counted as audience: obviously, something is rotten in the state of the Web!




mercredi 5 août 2015

Homeshopping : du télé-achat au e-commerce, un écran de plus


Le e-commerce n'a pas tué le télé-achat. Leur coexistence pacifique pourrait même devenir féconde, élargissant leur public et leur clientèle.
La fin des années 1980 a connu le développement de chaînes de télévision consacrées au télé-achat. HSN (Home Shopping Network) fut la première à diffuser aux Etats-Unis, en 1985, suivie de QVC en 1986. Trente ans après, le télé-achat est toujours là.
HSN et QVC sont présents dans presque tous les foyers TV américains. QVC Group détient 38% du capital de HSN, 100% de QVC, 18% de Expedia (cf. Liberty Interactive Corporation Investment Summary, juin 2015).

Un grand écran de plus
La seule différence entre un groupe de télé-achat comme QVC ou HSN, d'une part, et un pur acteur de e-commerce Amazon, d'autre part, c'est le mode d'exposition des produits. D'une certaine manière, on peut considérer que le télé-achat dispose d'un écran de plus que le e-commerce classique.
HSN se définit ainsi justement comme distributeur interactif multiplateforme ("interactive multichannel retailer") recourant à la télévision (câble, satellite, ADSL) et au Web.

Le télé-achat dispose avec la télévision de linéaires et de points de vente spectaculaires, les émissions. L'enjeu stratégique pour le télé-achat consiste à maintenir son avantage télévisuel historique tout en l'intégrant dans le e-commerce, désormais pour plus de moitié le fait du mobile. Le téléspectateur demande au télé-achat un grand écran, une mise en scène des produits, une histoire à raconter, des présentateurs ; comme sur le Web, bien sûr, l'acheteur attend des produits, des prix bas en permanence (Every Day Low Price), des délais de livraison...

La logistique et les données, clés de voûte du modèle économique du télé-achat
La clé de voûte commune à ces entreprises est la logistique. Leur modèle économique leur impose de développer l'automatisation de la distribution. Le recours ostentatoire aux robots par Amazon est symbolique.
L'expertise dans la logistique et la prise de commandes, la recherche et la découverte de produits - sont communes au e-commerce et au télé-achat ; elles peuvent déboucher sur des économies d'échelle au plan européen.
Le télé-achat rassemble et traite des données riches, multiplateforme, au croisement de la télévision et du Web, du mobile et de l'interaction TV. Synergies. Nul doute qu'une DMP tirera le meilleur profit de ces données massives pour la partie éditoriale : choix des produits, recommandation, personnalisation, retargeting... La publicité n'est pas essentielle dans cette partie.

Déjà présent en Allemagne et en Grande-Bretagne (300 millions de foyers dans le monde, 8,8 milliards de $ de chiffre d'affaires en 2014), QVC se lance en France (Liberty Media) simultanément sur le câble, le satellite et le Web. On prévoit une initialisation d'un foyer français sur deux sur ce marché où TF1 (Téléshopping) et M6 sont actifs dans le télé-achat (M6Boutique & Co,  Best of Shopping, ex. Canal Plus repris à 51% par M6). QVC annonce déjà le recrutement de 250 personnes, sans doute prioritairement pour les plateformes logistiques. Pour l'instant nul ne saurait prétendre connaître la réaction des publics français à ce nouveau canal commercial.
QVC est présent dans le e-commerce en Chine (j.v.), au Japon et en Italie. Près de la moitié de son chiffre d'affaires global provient du Web, dont la moitié à partir du mobile.

Copie d'écran du site de QVC effectuée le 4 août 2015 à 17 heures
Références

Mindy Grossman, "HSN’s CEO on Fixing the Shopping Network’s Culture", Harvard Business Review, December 2011

QVC, Investor Fact Sheet FY 2014

François Mariet, "Télé-achat", chapitre 8 de La télévision américaine. Média marketing et publicité, Economica, pp. 398-411