lundi 27 juin 2016

Presse cuisine : 180°C, comfort food for thought

Numéros 3 et 6.

180°C . Des recettes et des hommes. Semestriel, 194 pages. 19,90 €. Abonnement annuel 40€. Site Internet : http://www.180c.fr/.

C'est un beau magazine, sans publicité (anticipation rationelle de l'adblocking !), épais et relié comme un livre, format magazine, un mook ou magalivre ("cookzine !"). Fait maison. Lancé en avril 2013. Edité par des "passionnés indépendants" et acheté sans aucun doute par des lecteurs tout aussi passionnés et indépendants. Magazine haut de gamme, dirait, en toute démagogie, un communiqué de presse passe-partout. Magazine qui valorise sa distinction, à l'opposé de tout ce qui standardise le goût.

Autour du thème de la cuisine, de belles photos, suggestives, appétissantes. Des conseils techniques. Des recettes, des simples et des compliquées, chères ou bon marché. Des lectures. Des digressions documentaires (le saké, etc.).
Deux numéros par an : un numéro printemps - été, un numéro automne - hiver. Cuisines et produits de saisons, comme la mode (rubrique marché). Des articles bien écrits, parfaitement mis en scène : fécondité de la relation texte / illustration). Un peu d'humour et beaucoup de goût. Des créations aussi, des innovations. Et des classiques retrouvés comme le fish and chips, le boeuf bourguignon, les poireaux vinaigrette, la glace à la vanille ou le maquereau au vin blanc. Sont évoqués aussi des ustensiles et des produits du terroir comme le couteau de la Creuse, la fourme de Montbrison, la cocotte...

Le magazine qui ne dissimule pas un positionnement écologiste, sourcilleux sur la "liberté d'expression culinaire", dénonce la mal-bouffe industrielle servie par de puissantes relations presse (cf. l'édito du N°6, par le rédacteur en chef, Philippe Toinard sur l'affaire du tweet "la polémique #Nutella"). L'indépendance des journalistes, c'est aussi une affaire de cuisine et de marketing.

Autour de la cuisine, l'éditeur publie aussi : un traité de Miamologie décrypté par le pourquoi, consacré aux fondamentaux de la cuisine ; Man&Food, un ouvrage de vulgarisation sur l'ethno-histoire de la cuisine ("7 écosystèmes et peuples autosuffisants") ; les Cahiers de Delphine (publication exclusivement digitale avec recettes hebdomadaires et produits "anecdotés").
180°C contribue à diversifier la presse cuisine, déjà très peuplée (le mot "cuisine" est l'un des quatre mots les plus fréquents des nouveaux titres de presse, dont hors-séries, depuis 2003). Plaisir de la lecture allié à celui de l'anticipation gourmande et de la réalisation culinaire.

Le modèle économique de ce magazine constitue une alternative plausible à celui d'une presse traditionnelle en difficulté : distribution hors des circuit Presstalis ou MLP, pas de publicité donc pas de mesure de l'audience. Périodicité longue pour un magazine "de garde", comme on dit du vin, qui se bonifie avec le temps. Slow food pour une lente lecture, un magazine qui se rumine.
Le magazine pourrait sans doute tirer profit de la connaissance de son lectorat et de ses lectures (data), dans l'intérêt des éditeurs et des lecteurs complices : approfondir une comparaison avec Netflix (recommandations) pour affermir son modèle économique... 180°C n'échappera pas à sa révolution numérique.

Pour l'instant, le site se contente d'accompagner le magazine. Site clair, simple, sans publicité, ergonomique, en synergie habile avec le magazine papier. Il propose, en amorce, le début des articles publiés (mise en appétit) ainsi qu'un index des recettes avec vignettes photos, à un clic de la recette. Les librairies vendent aussi les "anciens numéros" qui ne se démodent pas ; un numéro ne chasse donc pas l'autre comme dans le veut la règle des kiosques : 180°C suit un modèle hybride et luxueux de distribution qui laisse la possibilité à l'acheteur de binge reading, comme Netflix.
La presse n'est pas morte, elle change.


N.B. Pour la presse cuisine dans ce blog, cliquer ici.

lundi 20 juin 2016

Mini-bouquets (Skinny Bundles, USA) : abaisser le prix d'accès à la télévision


Pour le câble comme pour le satellite (Multiple Video Programing Distributors, MVPD), aux Etats-Unis, l'heure semble aux désabonnements. Les abonnés, surveillant leur dépense de télévision, s'orientent vers les offres OTT et particulièrement vers Netflix, amazon Video, Hulu ou YouTube.
L'offre de chaînes par les MVPD, exorbitante, ne correspond pas ou ne correspond plus à la demande des abonnés qui veulent choisir les chaînes auxquelles ils s'abonnent et rejeter celles qui ne les intéressent pas (ou plus). Sont ainsi mises en question les offres sportives dont les coûts très élevés payés par les opérateurs sont reportés sur la facture des abonnés (sont visés notamment ESPN 1 et 2, très chers). Rappelons que, en moyenne, un foyer TV américain reçoit 206 chaînes pour n'en regarder que 20 (source : Total Audience Report, Nielsen, September 2016). En réaction, pour lever cette barrière à l'entrée dans la télévision, des opérateurs adaptent progressivement leur marketing et proposent des bouquets réduits (dits "skinny"-amaigris, minces-, on parle aussi parfois aussi de slim package ou de slimmmed-down bundle), ce à quoi les fournisseurs de contenus (chaînes) sont évidemment hostiles.
  • Ainsi Verizon (Fios, 5,8 millions d'abonnés) mit en place, en avril 2015, des petits bouquets thématiques complémentaires du bouquet de base (35 chaînes), dits "Custom TV", reportant ESPN (ABC - Disney) dans un bouquet sport séparé, optionnel. En réaction, ESPN (Disney) a déposé une plainte contre Verizon pour rupture de contrat. Le conflit Verizon / ESPN s'est réglé à l'amiable en juin 2016, sans que l'on en connaisse les termes ; il semble que ESPN et ESPN 2 aient finalement été inclus dans le bouquet Sports & More (65 $).
  • En décembre 2015, NCTC, une association de 750 petits câblo-opérateurs (National Cable Television Cooperative, 4 millions d'abonnés) s'est plaint auprès de la FCC parce que AMC Networks leur impose l'achat de 5 chaînes à faible potentiel d'audience (WE tv, IFC, SundanceTV, BBC America, BBC World News), pour une durée de dix ans, s'ils veulent acheter AMC, la chaîne principale (qui diffuse des émissions à succès comme "The Walking Dead"). De plus, AMC demande à NCTC de payer pour tous ses abonnés et non seulement pour ceux qui veulent AMC. AMC Networks tente ainsi de compenser l'effritement des abonnements (cord shaving), en prenant une sorte d'assurance contre les "skinny bundles" ; de leur côté, les opérateurs cherchent à satisfaire leurs clients en proposant des abonnements moins chers, avec des petits bouquets à la carte. Début 2016, un accord a été trouvé réduisant les prix pour NCTC et diminuant le nombre de chaînes diffusées par les opérateurs.
  • En août 2016, Dish Network lance Flex Pack, un mini-bouquet de 50 chaînes pour 39,99$ / mois ne comprenant aucune station locale (donc aucun network) et ne propose pas non plus ESPN ou Fox News (que l'on peut ajouter avec un supplément de dix dollars). Ce skinny network se veut tout l'opposé des "giant bundles" habituels.
A terme, tout indique que le marché s'oriente vers une commercialisation des chaînes non plus par bouquet mais à la carte, le "skinny bundle" étant une étape dans cette direction.
Bien sûr, AT&T (U-verse, DirecTV) qui lancera 3 chaînes OTT en fin d'année, estime que le modèle économique des mini-bouquets est intenable à terme et déclare que les petits bouquets seront inévitablement amenés à grossir ("Skinny will turn to fat sooner or later"). 
Une enquête de Digitalsmith (TiVo,“Q4 2015 Video Trends Report”) auprès de 3 100 répondants appelés à simuler une composition de leur mini-bouquet laisse entendre qu'une offfre optimale proposerait sept "skinny bundles" de 15 chaînes pour environ 35$ chacun.
En attendant, les opérateurs perdent des abonnés et Netflix en gagne. L'été, saison des changements télévisuels, risque d'être riche d'enseignements.

lundi 13 juin 2016

Walmart : la grande distribution américaine prend le parti du streaming

Wal*Mart Network, décembre 2005. Photo FjM

En temps que distributeur, le plus important des Etats-Unis, Walmart a une longue histoire avec la télévisision.

D'abord, il y eut une chaîne de télévision, Walmart*Network, diffusée par satellite, sur des téléviseurs suspendus dans les magasins.
Puis, en 2010, Walmart fit son entrée sur le marché de la VOD en rachetant Vudu, pour concurrencer Netflix et Amazon.
Par ailleurs, Walmart fut, et est toujours, un très important distributeur d'équipement électronique domestique et un distributeur de DVD.
C'est à ce titre que Walmart demande maintenant à ses clients de se désabonner des MPVD (câble, satellite) et de s'acheter des appareils de substitution (streaming devices, hdtv antennas, routeurs, etc.) ou de complément (télécommandes, lecteurs Blu-ray, consoles de jeux vidéo, etc.).

Son slogan, en forme d'adresse aux consommateurs américains, est direct et clair : "Cut the cable. Switch to streaming TV".  Et le distributeur enfonce le clou, prêt à profiter pleinement de l'évolution de la consommation de télévision : "What better way to save money on your cable than by getting rid of it all together? At Walmart.com, we can help you cut the cord with devices like streaming players and antennas that will keep you entertained and save you money at the same time."
Ceci est assorti d'une promotion de l'équipement télévisuel qui durera deux mois (juin, juillet).

Cette intervention de Walmart est significative de l'évolution du marché de la consommation de télévision aux Etats-Unis. Walmart compte plus de 1 million d'employés aux Etats-Unis et plus de 20 millions de visites par jour dans ses magasins. Cette prise de position n'est donc pas anecdotique.


vendredi 10 juin 2016

Coupe d'Europe, Copa America : le foot s'invente une presse internationale



98 est en France un trimestriel de 116 pages, publié par le groupe Michel Hommel. Le magazine est cher : 9,9 € (16$ le numéro à New York). Mais, pour les fans, le football n'a pas de prix ! L'abonnement annuel français est vendu 29,9 €. Une version numérique est disponible au même tarif.
Le groupe Michel Hommel est surtout connu pour ses titres dans l'automobile et, dans une moindre mesure, dans l'histoire. 98 est sa première incursion dans la presse du football (le groupe publie déjà plusieurs titres de cyclisme).
98 est le parent français du magazine américain (Eight by Eight), nombres qui évoquent pour les Américains les dimensions du but (goal) sur un terrain de football : 8 pieds de hauteur. 8 yards de longueur.
"So, what’s with our name? The goalposts are silent witnesses to the most dramatic moments in the game"They stand 8 feet high by 8 yards long. Eight by Eight." En français, ce jeu de mots est intraduisible, alors on lui a préféré la référence à l'année 1998 : la Coupe du Monde qui se déroulait en France vit la victoire de l'équipe de France, battant l'équipe du Brésil en finale, 3 buts à zéro. 1998 fut une année Zizou (deux buts en finale). Le temps d'une Coupe, beaucoup de Français regardèrent le monde "les yeux dans les Bleus". Formidables audiences télévisuelles, de plus en plus féminines. "Le chiffre 98 est aujourd'hui devenu un symbole de réussite, de joie, de mélange des genres et de cultures, tout simplement d'unité". Heureux irénisme, notalgique !

Le numéro 1 de 98 se trouve juste à temps dans les kiosques pour le démarrage de la Coupe d'Europe de football et de la Copa. Le visuel est le même pour les deux éditions, France et Etats-Unis. L'événement fait le média.
Le magazine met au programme Paul Pogba, en qui il invite à voir le futur meilleur joueur du monde et l'avenir du football français ("l'avenir des Bleus" / "the future of France"). Le design du magazine tranche avec les habitudes de la presse sportive. Une ambition esthétisante est affichée que traduisent illustrations et charte graphique : dans son éditorial, Julien Bée, le rédacteur en chef pour la France, demande de mettre "l'illustration au service du reportage". L'ambiance visuelle du magazine est réussie, très BD, graffitti, tatouage. Le carcan de la page imprimée est souvent déstructuré, invitant l'œil à errer et mieux penser. Des graphiques de styles divers aident à voir et anticiper le Coupe : camps de base, villes hôtes, galeries de stars... La narration, l'écriture, en revanche, restent traditionnelles. Le foot peut-il enfin imaginer une écriture originale, à la fois technique et passionnée, adaptée à l'enthousiame qu'il suscite, écriture qui rompe avec les commentaires affligeants du type humour télévisuel et style exclamatif. Peut-être faut-il relire Antoine Blondin, journaliste sportif, héraut de tant de Tours de France. De vagues jeux de mots ne suffisent pas au plaisir des lecteurs de foot. Défi lancinant du journalisme sportif.
Si 98 propose des portraits de personnages (joueurs, entraîneurs, équipes), du people (l'affaire Benzema), il aborde aussi l'examen de l'architecture d'un stade (le Parc Olympique Lyonnais), parfaitement illustré. Et, pour la réflexion politique, il y a le superbe dessin de Sue Coe en fin de magazine, consacré à la Coupe du monde au Qatar (2022) : "plus de 20 ouvriers seront morts pour chaque match joué". Mais que diable, qu'est allé faire le football dans cette galère ? 
Ce magazine new-yorkais, lancé en 2013, a pour ambition déclarée de couvrir des clubs sportifs américains et européens, leurs joueurs, leurs entraîneurs. Volonté d'internationalisation servie par une double actualité : en même temps que la Coupe d'Europe, se déroule la Copa America qui célèbre son centième anniversaire. La Copa se joue aux Etats-Unis dont l'équipe est sélectionnée avec quinze autres d'Amérique latine ; pour la première fois, la Copa a lieu hors d'Amérique du Sud, rappelant que les Etats-Unis sont un pays hispanophone et que, à ce titre, le football (soccer) y est chez lui. 98 présente les étoiles de la Copa : Lionel Messi (Argentine) d'abord, puis Fabian Johnson (Etats-Unis). De plus, ESPN consacre plus de 300 heures à l'Euro UEFA. N'oublions pas non plus que le football féminin américain contribue beaucoup à la notoriété de ce sport aux Etats-Unis, l'équipe nationale étant championne du monde.

A quoi sert le football ? Les clubs sont désormais un enjeu majeur de l'économie internationale des médias et des loisirs, au titre du soft power. Faut-il en appeler au football et à la Coupe pour distraire, distraire d'une situation présente préoccupante pour de nombreux Français : crainte d'attentats, grêve revendicative, inondations : le football a-t-il  pour premier objectif d'être un opium pour le peuple ? Cette question mériterait de plus larges développements.
L'internationalisation de ce titre est l'une des premières d'une telle qualité. Prochaine étape, une édition chinoise ?


Sur le foot et les médias dans ce blogici