dimanche 19 février 2017

Hallyu : Netflix dans la vague coréenne avec "IRIS" et "White nights"


Copie d'écran de l'appli Netflix.
Février 2017
"L'exotique est quotidien", dit un ethnologue à propos de l'Asie. C'est vrai également de l'immersion dans une série coréenne d'espionnage (spy drama comme "IRIS") ou "White Nights".
  • "IRIS" : le cadre de cette série est classique : ce n'est certes pas l'Allemagne de l'Est sous contrôle soviétique et le Berlin de Check Point Charlie, mais c'est la Corée du Sud, moderne et technologique, et celle du Nord où s'épanouit un dictateur. Autres uniformes, autres paysages, même scenarii. Des épisodes sont tournés au Japon et en Hongrie. La série de 20 épisodes a été programmée en 2009 sur la chaîne KBS2 avec un succès d'audience et de notoriété considérable, d'abord en Corée puis au Japon avant d'être distribuée par Netflix (sous-titrée en anglais). Le budget de production aussi était considérable. Les ingrédients du genre sont classiques et les situations cornéliennes : amitié, amour, patriotisme, réunification, retournements... Bien des ressemblances avec The Black List sur NBC ou Homeland sur Showtime. Après un film en 2010, une deuxième vingtaine d'épisodes exploitant le même filon a été diffusée en 2011 (ATHENA), puis une troisième en 2013 (IRIS II). Un comic book (manwha) sera également publié en Corée et au Japon.
  • "White Nights" est le titre d'une série de 10 épisodes que distribue aussi Netflix (saison 2016, titre original : "Night Light") ; la série est diffusée par la chaîne coréenne MBC à partir de novembre 2016. Le mélodrame se déroule dans l'univers "impitoyable" de la finance et de grands conglomérats coréens (chaebols). Il y a du "Dallas" dans cette série. L'action est racontée au travers de la psychologie de trois héros, un jeune homme romantique, héritier riche et beau, son amie, empêtrée dans une enfance massacrée par un père plus que sévère, et enfin, une jeune fille pauvre qui sombre dans l'ambition et joue un rôle ambigü entre les deux. Univers feutré de violence et de business entre la Corée et le Japon. Gestion paternaliste, intrigue balzacienne dans des décors connotant à la fois le luxe (mobilier, plantes, automobiles, vêtements et accessoires de mode), ainsi que la sagesse traditionnelle : sentences inspirées de la culture confucénne, calligraphie.
Regain de culture coréenne en Occident ? "Hallyu" a-t-on dit, en Asie, pour évoquer la vague de culture coréenne qui déferle depuis les années 1990 (韩流, hán liú, en chinois) : K-pop, séries TV, musique populaire, films, etc. assurent la promotion d'un style de vie, de produits (mode, alimentation, cosmétiques). L'Etat chinois a même pris des mesures de rétorsion anti-hallyu à partir du 1er octobre 2016 suite au déploiement en Corée du système de missiles défense THAAD. Soft power des industries culturelles et diplomatie militaire !
Signalons encore "Hello My Twenties", série distribuée par Netflix depuis décembre 2016, mi polar mi sitcom sur la vie de cinq jeunes coréennes (saison 1, 12 épisodes).

Netflix, qui est implanté en Corée, insère des éléments de la culture coréenne télévisuelle dans son offre et contribue à l'hallyu. Netflix produit "Love Alarm", une série de 12 épisodes d'après un roman avec dessins ("graphic novel", "webtoon"), ouvrage à succès de l'auteure Kye Young Chon où il est question d'une appli alertant en cas de probabilité d'amour à moins de 10 m !). La diffusion en exclusivité Netflix est prévue pour 2018.


Références

Soo Hyun Jang, "The Korean Wave and Its Implications for the Korea-China Relationship", Journal of International and Area Studies, Vol. 19, No. 2 (December 2012), pp. 97-113

"Graphic novel emerges as comics for adults", The Korea Times, July30, 2010

Georges Condominas, L'exotique est quotidien, Paris, 1965

Seok-Kyeong Hong-Mercier, "Hallyu, la vague du soft power coréen", INA, septembre 2011

Lee Hyo-won, "Netflix Picks Up 'Love Alarm' as First South Korean Original", The Hollywood Reporter,  January 4, 2017

lundi 6 février 2017

Histoires de vies au cinéma : Neruda, Dalida


Deux nouveaux biopics en ce début d'année dans les salles de cinéma.
Des personnages, publics à différents titres. Vies parallèles, fictionnalisées de personnes illustres.
Dalida, "italienne de naissance égyptienne", chanteuse populaire, "romantique et bohème", des années 1960 aux années 1980. Sa vie est un "théâtre / roman" tissé de chansons à grand succès. Mais où le suicide rôde, qui finit par la rattraper. Ciao bambina... Restent son nom donné à une place à Montmartre et une statue. Pélerinage des fans.
N°31, janvier 2017.

Neruda poète du Chili, francophile, francophone, homme politique communiste, sénateur, militant anti fasciste, ambassadeur, internationaliste, victime du cancer et de Pinochet. Compagnon de route de l'Union Soviétique stalinienne. Beaucoup de points communs avec son ami français, Louis Aragon. "J'avoue que j'ai vécu", dira le poète, pour titre de son autobiographie (Confesio que he vivido. Memorias, 1974).

Deux vies toutes prêtes pour être dramatisées. Neruda (Pablo Parrain) est une sorte de film policier fictif qui mobilise les paysages de la Cordillère des Andes et les lieux où Pablo Neruda est traqué. Il est en train d'écrire son grand poème, Chant général (Canto General).
Dalida (Lisa Azuelos), raconte la légende d'un monstre sacré qui, de sa voix qui "roucoule", "avec le temps", chantera aussi Léo Ferré. On la voit lire L'être et le temps de Heidegger, mais elle déclare préfèrer l'être-pour-l'amour à "l'être-pour-la-mort". Décidément, le temps... Le fantôme d'Edith Piaf (cf. le film "La môme") est évoqué, rejeté. Destin de femme. Sainte Dalida ? Pourtant, Dalida n'a fait que 4 fois la une de Paris Match (Brigitte Bardot 39, Isabelle Adjani 32...).

Deux films hagiographiques (du grec agios," ἅγιος = saint, sacré).
Les médias n'en finissent pas de raconter des histoires de vie. Célébrités, people (gens célèbres pour être célèbres) aux millions de fans suiveurs (followers) ou héros ordinaires, soldats inconnus de vies si quotidiennes : prolongement de Nous DeuxVos Histoires, magazine bimestriel, publie des histoires vécues par des lectrices et des témoignages (Mondadori). Ce n'est plus "la vie des autres" qui fascine mais "vos" vies que racontent et mettent en valeur les romans photos. Objectif : créer une communauté ?
Les histoires de vie appartiennent logiquement aux méthdologies des sciences sociales. Les romans sont souvent des histoires de vie et peuvent relever aussi des sciences sociales (cf. les autobiographies ponctuelles d'Annie Ernaux, par exemple).

Signalons encore, à contre courant, l'essai subtile et savant de François Jullien sur la "seconde vie", qui inaugure l'âge du retrait, de l'accumulation, de la lucidité, "décantation" de l'expérience. Vieillir : on vieillit de très bonne heure. Helléniste et sinologue, l'auteur reprend l'histoire de la philosophie pour éclairer son propos. Epinglant les médias, dont le métier devrait être la lucidité ("la lucidité ne se fait que par forçage et démantèlement progressif de tout l'appareil discursif et idéologique par lequel tiennent à la fois la vie et sa vérité"). La "seconde vie" pourrait être ce mouvement de lucidité continu, dégagement plutôt qu'engagement grégaire, "ex-istence" : "la seconde vie est la vie qui s'est émancipée d'une première vie qui s'endiguait ou, pis encore, s'enlisait". Du bonheur de vieillir...

Références

Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu, Paris, Gallimard, Folio, 538 p., Chronologie, Index.
Pablo Neruda, Antologia General, Real Academia, Española, Edicion Conmemorativa, 2010, indice onomástico, bibliografía, glosario, índice alfabético de títulos por obra, 714 p.
François Jullien, Une seconde vie, Paris, 2017, Grasset, 187 p.
Das Leben der anderen (la vie des autres), Filmbuch von Florian Henckel von Donnersmark, 2007, Frankfurt, Suhrkamp, 216 p.
"Annie Ernaux, écriture et socianalyse", MediaMediorum
Louis Aragon, Théâtre / Roman, Paris, 1974, Gallimard («Qu'on entende bien que, lorsque je dis le théâtre, le théâtre est le nom que je donne au lieu intérieur en moi où je situe mes songes et mes mensonges.»)